La Piste saison 2014

Hôtel ENTREMER – BELO SUR MER

 

Ça y est : la piste entre Morondava et Belo sur mer est ouverte !

C’était le principal sujet de conversation entre nous, Morondaviens et Bélusiens, car l’ouverture de la piste est pour tous, même si la traversée par mer reste un grand moment, une respiration supplémentaire. Quand ? Qui s’y risquerait ? Dans quel état serait la piste après la saison des pluies, même si presque deux mois s’étaient écoulés depuis la dernière averse ?

Nous attendions tous que s’y risque l’un des propriétaires des salines d’Antsira, connu pour sa détermination et ses compétences en conduite tout terrain. Mais occupé ailleurs et quoique piaffant d’impatience, il retardait son départ de jour en jour… Finalement, le bouche-à-oreille, extrêmement rapide dans ces régions, fit circuler la nouvelle : quelqu’un s’était risqué. Une voiture comme ci, disait l’un, non comme cela disait l’autre… Avec des pirogues sur le toit, disait un troisième… Ils sont passés ! répétait le chœur.

Il fallait tenter.

Lorsque nous quittâmes la route nationale, nous, les trois passagers et Faly, le chauffeur émérite de Loic Aventures, nous avions le souffle un peu court. D’excitation et de crainte à la fois. Passerions-nous ? Ne passerions-nous pas ? Comment serait tel passage généralement boueux ? Et les rivières ?

Nous nous regardions avec assurance : cela va aller…

Très vite, nous nous laissâmes aller à la joie. De retrouver les étangs, avec leurs floraisons de nénuphars, leurs zébus paissant, de croiser des villageois, avec leurs lamba colorés et leurs visages rieurs, de traverser les villages où les enfants nous interpellaient, d’apercevoir, croisant la route d’un pas pressé, des Couas avec leurs longues queue trainante, ou alors un Coucal s’envolant dans des arbres tout verts de la récente saison des pluies. Les branches, encore resserrées, claquaient bien quelquefois contre les rétroviseurs, mais nous roulions d’une bonne allure.

Première rivière, prise un peu plus bas que d’habitude : de l’eau à peine jusqu’aux moyeux des roues.

Ici, ça va, nous dirent les villageois du « péage », en recevant leur petit billet rituel, mais là bas, ah ! on ne sait pas…

L’odeur douce de ces plantes aux fleurs roses dont on tire une concoction pour le traitement de l’alcoolisme, était enivrante. Et même le parfum de latérite était un plaisir retrouvé.

Une petite montée dans le sable, à la sortie d’un ruisseau, nous inquiéta un instant. Après deux ou trois essais, Faly reprit son élan et la voiture repartit de plus belle.

Aux villages, nous demandions : des voitures sont passées ? Comment est la piste ?

Ils hochaient la tête… Oui, des voitures étaient passées, mais jusqu’à Belo ? Qui sait ?

À l’approche de la seconde rivière, nous étions plus inquiets. Un groupe d’hommes, avec de belles couvertures légères drapées sur l’épaule, attendaient le chaland : « oh, pour la rivière, ça va, il faut juste aller un peu plus bas. Mais à Ankevo, c’est grâve be (très grave)… Il faut que nous venions avec vous. »

L’on se mit d’accord sur un prix. Aller jusqu’à Belo et retour avec le chauffeur, quatre hommes à jucher sur les pare-chocs et le toit, pour nous aider à sortir des ornières au cas où.

Leur aide ne fut pas inutile pour retrouver la piste après la traversée à gué, qui était peu impressionnante.

Mais restait le « trou d’Ankevo »…

Tandis que nous roulions, nous entendions les éclats de rire et de voix de nos « pisteurs », ravis de cette aubaine. Les charretiers que nous croisions avaient le visage légèrement interloqué de ceux qui n’ont pas vu de voiture et encore moins de Vazaha durant quatre mois. Les baobabs levaient vers le ciel leurs doigts implorants.

Enfin, ce fut Ankevo Terre. La nappe d’eau brune était juste après.

Le « grâve be » était un argument de vente : il n’y avait ni plus ni moins d’eau que d’habitude, peut-être simplement sur plus de longueur qu’en cours de saison. En notre for intérieur, nous pestions contre cette entourloupe, néanmoins de bonne guerre.

Arrivés au début de la saline, puisque nous étions dans les bons temps de marée, Faly s’engagea sans hésiter sur la « version courte ». Il avait raison, la croûte était bien sèche et le vent s’engouffrait gaiement dans l’habitacle.

Etait-ce pour se venger un peu de nos pisteurs ? Il les fit descendre sous le prétexte d’une bifurcation à confirmer, et remontant dans la voiture, repartit… pour quelques mètres.

En un rien de temps, nous arrivions à l’hôtel, retrouvant avec joie notre petite équipe, nos bungalows, nos plantations et notre vue imprenable sur la mer. Nous étions à nouveau chez nous.

Zozobotry

18/04/2014

 

Ce matin, lancement de boutre (zozobotry) à Belo sur mer nord, en face d’Entremer, de l’autre côté de la lagune.

Il en était question depuis une semaine, pour profiter des grandes marées d’automne qui amèneraient l’eau bien plus près de cette goélette de près de 20 tonnes dont la carcasse de grosse baleine s’est montée sous nos yeux depuis le début des constructions de l’hôtel.

Elle appartient à Gaf, l’un des premiers pêcheurs avec qui j’ai établi des relations de confiance, Gaf dont j’avais fait une photo au tout début de notre installation, avec son beau gilet de sauvetage d’un orange fluo.

Après des mois de chantier, même si les mâts n’étaient pas encore dressés (ils arrivent toujours en dernier), la coque était montée et ventrue, la peinture finie, de ce bleu cyan qui rappelle le ciel plutôt que la mer. Mais soit les finitions essentielles n’étaient pas achevées, soit le propriétaire n’avait pas rassemblé la somme nécessaire à l’organisation de la fête, soit aucun jour, aux yeux des Liseurs de destin, ne semblait favorable.

Du mardi prévu, le lancement avait été remis, sine die. Car laisser passer cette occasion signifiait attendre au moins la prochaine pleine lune, si les astres étaient favorables, et peut-être bien davantage car cet endroit de la lagune n’est suffisamment en eau que par de hauts coefficients.

Finalement, l’information me parvint hier midi, par le Gardien qui demandait une demi-journée de « congé fianakaviana » (famille). En effet, Gaf relève de son clan et il serait malvenu qu’il n’assiste pas à cet événement marquant. Un lancement de boutre n’est pas que l’aboutissement d’un investissement de longue haleine ni la promesse de revenus futurs. C’est une fierté, un signe de la bénédiction d’Andriamanitra, le Dieu parfumé (chrétien ou traditionnel) et des Ancêtres et pour toute la communauté villageoise, une réjouissance qu’aucun Vezo, malgré les éventuelles jalousies, ne peut ignorer. Pour un peuple de la mer, mettre un bateau à l’eau ne peut être anodin, c’est un orgueil et une crainte qui nécessitent rites et festivités.

Hier soir, aucun doute n’était plus possible, la musique commençait à plein baffles, les cris et les rires d’enfants couvraient les habituels appels d’oiseaux nocturnes et la lumière d’une ampoule électrique scintillait entre les cocotiers.

À trois heures du matin, à l’heure du réveil des premiers coqs, retentissait l’appel de la conque (antsiva). Il fallait du renfort car c’est à bras d’hommes, à l’aide de solides cordes, que le bateau est tiré sur des rondins régulièrement disposés en guise de roulement, et ce jusqu’à la mer.

À l’aube, alors que la musique n’avait pas cessé de la nuit, les premiers chants de femmes et leurs danses célébraient le commencement effectif de la cérémonie.

De loin, j’apercevais de petits groupes de villageois arrivant du centre de Belo, venant prêter main forte soit aux haleurs, soit aux danseuses. La conque ne cessait de lancer à intervalles réguliers son appel mélancolique. Y arriveront-ils ?, me demandai-je, tant le boutre me paraissait imposant et la mer lointaine. Ils y arriveront, me dit le Veilleur, pressé de rentrer chez lui car dans l’euphorie, ses filles avaient omis la veille de lui apporter son repas.

Lorsque je me rendis sur les lieux, la marée était suffisamment haute pour m’obliger à traverser en pirogue mais n’avait pas atteint son point culminant. Je saluai quelques connaissances, écartai poliment quelques importuns avinés. L’ambiance était comme toujours bon enfant, des groupes de femmes et d’hommes étaient assemblés ça et là, assis dans le sable en lignes, sans doute dans une disposition cardinale qui reflétaient le degré de parenté, l’importance des clans respectifs, sans négliger les petites zones d’ombre que dessinaient les quelques cocotiers et la coque d’un autre boutre qui avait connu des jours meilleurs. Les lamba colorés des femmes, les chemises propres des hommes mettaient beaucoup de couleurs sur le sable blond. Le groupe électrogène ronronnait en crachotant une fumée noire, la musique poursuivait son rythme endiablé, des silhouettes titubantes esquissaient des danses désordonnées à l’intérieur d’un cercle imaginaire, des enfants faisaient des galipettes sur le pont.

L’heureux propriétaire, les yeux légèrement troubles mais l’élocution claire, se leva pour me saluer. Je n’avais pas – c’était une tradition entre nous – de cigarette à lui offrir, mais lui concédais volontiers un litre d’essence pour pouvoir alimenter son groupe et poursuivre la musique jusqu’à l’arrivée à l’eau. Nous étions voisins, en parenté d’échange professionnel, c’était là la moindre des choses.

La suite, je la vis depuis l’hôtel, avec toute l’équipe qui bien évidemment avaient lâché râteau, marteau ou couteau de cuisine pour observer le moment crucial qui s’était annoncé par une harangue du Tompony (dans le contexte, il s’agit davantage d’un « maître » que d’un propriétaire) juché sur le boutre et gesticulant des deux bras pour stimuler ses troupes.

Le premier mouvement est toujours le plus spectaculaire : l’énorme masse qui s’ébranle, qui commence à glisser sur les rondins, qui prend de la vitesse puis qui s’immobilise en se couchant sur le flanc tandis que les plus jeunes garçons en bout de corde, déséquilibrés, s’égaillent en s’éclaffant dans l’eau qu’ils ont déjà atteinte, théâtralisent et s’aspergent… Les hommes se frottent les mains contre la chemise et discutent de ce qui aurait pu ou n’aurait pas pu être fait pour aller plus loin.

Il fallut trois élans pour que la coque touche enfin l’eau, suffisamment pour qu’à la prochaine grande marée, elle soit portée.

Et en moins d’une heure, il n’y eut plus rien. Plus que le boutre Dieu dispose – un parmi d’autres dans ce village de charpentiers de marine -, les cocotiers, le sable, et comme tous les jours, mais plus rares que d’habitude, quelques pêcheurs qui revenaient, leur filet sur l’épaule. La fête était finie, Belo reprenait sa quiétude de petit village côtier, avec sa mer parsemée de voiles carrées et de grandes envolées de toile qui font de ses goélettes des vaisseaux enchantés.

Après un dîner en ville…

« Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par sa propre sensibilité, on s’aperçoit qu’il faut vivre au jour le jour, oublier beaucoup, enfin éponger la vie à mesure qu’elle s’écoule ».
Cette maxime de Chamfort (les italiques sont de D. N.), cité dans un livre que je termine à peine (avec agacement – ô ! humeurs de salons parisiens, que de talents gâchez-vous !) de Dominique Noguez, Une année qui commence bien (Flammarion, 2013), je m’interroge.
Est-ce d’éponger la vie qui nous est le plus douloureux, ou cette inquiétude qui nous vient du soir qui tombe ?
Est-ce ce hier qui nous a roulés dans ses vagues, nous a râpés pommettes et genoux à ses sables, ou ce demain qui bientôt s’étalera sous la lune ?
Quant aux premières lueurs du jour, les paupières se font lourdes, le souffle plus court, est-ce de nostalgie ou d’un manque d’espérance ?
Souffrir que le passé soit révolu, c’est encore croire au temps qui passe.
Le temps ne passe vraiment que pour le Narcisse observant son visage dans le reflet de l’eau.
Sans cela, les forces d’affronter le jour qui revient ne nous manqueraient-elles pas ?
Sauf, sauf… L’instant. La vie au temps t. L’insondable profondeur d’un ciel étoilé.
En revenant l’autre soir d’un dîner bélusien, j’ai aperçu – et identifié – Orion. Bételgeuse la rouge, Rigel la bleue, Saïph et Bellatrix… En un instant, s’estompaient la vanité des hommes, leur jalousie, leurs luttes de pouvoir, leurs craintes et leurs obsessions.
Un moment d’émerveillement, une minuscule perception de l’infiniment plus grand que moi… L’imperfection des sentiments, la fragilité des mots et l’incertitude de tout destin redevenaient pleurs d’enfants qu’un sourire apaise.
Vivre au jour le jour.

Printemps (15/09/2013)

Soir rose, vent caresse, ferveur verte des plantes… Le printemps est là, avec les premières chaleurs diurnes et l’on aimerait que tout dure ainsi, dans l’éternité d’un bien-être. Et pourtant l’on sait qu’à trop durer le bien-être se lasse et qu’il faut trouver à chaque jour une nouvelle ardeur.
Pensées discursives ainsi, il y a quelques jours, alors qu’aux manœuvres de Tsiko tsara mais sous le contrôle bienveillant du Skipper, je m’efforçais de sentir la mer, ses ondes, ses vagues, ses humeurs, de laisser le bateau frémir et m’apprendre à tenir le cap. C’était simple, la tension de ces derniers jours à courir les bureaux, à négocier, à plaire, se relâchait, il faisait tout simplement bon d’être là, à ce moment-là et à cet endroit-là, voguant sur une mer heurtée mais non mauvaise, deux humains complices, absorbés dans nos pensées mouvantes.
Dieu n’envoie pas à l’homme d’épreuve au-dessus de ses forces, disent les gens de foi. Je ne crois pas en un Dieu qui mesurerait et nos forces et la violence de l’épreuve. Et j’ai vu des gens brisés pour un chagrin trop grand.
Certainement ai-je de la chance. Certainement suis-je née sous une bonne étoile. Car il me semble souvent que devant mes pas les chemins se dessinent. Que là où j’avais appréhendé des épines, des ronces, là où j’avais craint d’avance de me perdre, la voie, bien que parfois malaisée, ardue, caillouteuse, n’en était pas moins claire et praticable. J’avance, chaque jour j’apprends, chaque jour le nouvel obstacle m’apparaît, à l’instant de le sauter, à ma mesure.
Un regard en arrière, et je souris de ce que déjà nous avons construit. Un regard en avant, et je m’efforce de penser sobrement, en tâches à accomplir, en gestes à acquérir, en personnel à convaincre. Et si mon cœur parfois se débat sous la pression des doigts froids et familiers de l’angoisse, je me rassure : demain, je serai prête.
La vie que j’ai choisie ne laisse pas de place à l’ennui. Ce sont chaque jour de petites aventures, de petites conquêtes, de petites découvertes. Aurai-je cent ans que certainement je m’étonnerai encore. D’un couple d’oiseaux revenu, d’une figure nouvelle de l’onde, de la saveur iodée d’une salicorne, du glissement cadencé d’un kayak, du scintillement d’une amitié, d’un rire partagé… Ou alors c’est que l’envie de vivre m’aura quittée. Et la mort sera là, prête.
[Ce texte, écrit il y a près d’un mois, prend un écho bien particulier avec les événements de ces dernières semaines que les plus proches connaissent. Il est une lumière que je veux porter haut]

Et la lumière fut (suite)

11/08/13 – Et la lumière fut…
Il aurait fallu raconter depuis le début…
En plus du matériel solaire, avaient été chargées sur le boutre huit belles tôles couleur sable. Pour couvrir la « maison solaire » devant abriter les batteries et servir de support aux plaques.
Car le compte à rebours, lancé en début de mois, se déroulait maintenant comme une bande de magnéto folle, en fin de rembobinage. De France, l’Installateur avait confirmé les dates de sa venue. Chaque soir, nous contemplions, dubitatifs et légèrement angoissés, la montée des murs, le coulage du ciment, la pose de la charpente… Arriverions-nous, n’y arriverions-nous pas… Depuis le mois d’août 2011 où les bornes posées nous avaient ouvert la voie de cette aventure, nous ne cessions d’enchaîner les urgences, toujours dans la précipitation, toujours dans l’affolement d’une commande à placer, d’une mise de fonds à prévoir. Cette fois-ci, nous nous étions trop fiés aux lenteurs proverbiales des dédouanements. Il fallait mettre les bouchées doubles.
Ce qui signifiait, en premier lieu, de ne plus laisser les ouvriers rentrer chez eux pour le repas de midi et revenir, d’un grand pas nonchalant, après la sieste.
Lorsque le toussotement du Gardien avait signalé, dans une discrétion feinte, qu’il était temps pour lui de regagner sa case, sur notre véranda côté nord, s’installait la cantine.
Sur la natte déroulée, au centre du cercle des cuillères, de nos vieilles assiettes de camping dépareillées, la Rieuse et la Jeune dame déposaient le bac en plastique blanc contenant la montagne de riz, les marmites de poissons, les assiettées de friture… Ils s’asseyaient là, jambes étendues, dos à l’équerre. Commençaient alors les bavardages, les rires, tout un chahut chaleureux de jeunes gens pour qui la vie, tout compte fait, parait avant tout douce. Seul le Contremaître, assis bien au nord, gardait une certaine réserve. Pour marquer sa fonction ou de nous savoir à portée de voix, sur l’autre façade ? La Rieuse et l’Aide s’interpellaient de gloussements, l’Intérim relançait, mezza voce, d’une plaisanterie glissée en confidence.
Lorsqu’à l’interruption des rires, je devinai le repas lancé, je venais les saluer d’un rituel « Bon appétit, Messieurs dames ». Après quelques répétitions extrêmement gaies, ils savaient dorénavant y répondre par le non moins rituel : « Bon appétit, Madame ». Venait ensuite le « Voulez-vous boire quelque chose ? », destiné à la formation des Jeunes filles. Ma précipitation feinte à enchaîner par un « De l’eau ! » péremptoire – l’Intérim, plus syndicaliste et facétieux que les autres, n’ayant pas manqué la première fois de demander de la bière – les faisait hurler de rire. Jour après jour.
300 gr de riz (cru) par personne et il n’y avait pas de reste. Quant au loaka, point n’était besoin d’abondance s’il était riche en bouillon. Le ragoût de têtes, notamment de cabot, tout en gueule, était un festin dont ils me réservaient une part, tout étonnés et joyeux de me voir partager leur goût.
La dernière bouchée avalée, le Contremaître se levait, suivi bon gré mal gré par ses aides. Parfois, la nuit était déjà tombé qu’ils ferraillaient encore, coulaient les dernières couches de ciment à la lueur d’un lampadaire de salon débarrassé de son abat-jour. Lorsque le Veilleur, venant prendre sa garde de nuit, arrivait assez tôt, il saisissait, d’entraide, la pelle ou la truelle.
Si le soir venant, la marée haute nous coupait du village, la traversée de la lagune en pirogue était une nouvelle occasion de rires et de chahut, surtout si y étaient mêlées les Jeunes filles, jouant les coquettes avec une bonhommie tranquille.
Ces instants-là étaient un souffle frais qui dissipait les menaces d’orages, les inquiétudes d’aube quand rien ne semble jamais pouvoir trouver son équilibre. Leur gaieté à tous, leur entrain, leur bonne volonté, dans un grand élan brutal et parfois désordonné, était un scintillement émotionnel qui toujours m’inciterait à prendre leur parti contre certaines aigreurs de mes compatriotes. Effet de jeunesse ? Pas seulement. Joie du Bon sauvage ? Ni bons, ni sauvages, simplement et profondément inscrits dans l’instant, à peine projeté jusqu’au lendemain. De cela, certes découle le meilleur comme le pire. Le meilleur, je le dégustai comme une tranche de miel tout juste extrait de la ruche.
« Inch Allah », le boutre devait approcher. Ma légèreté, d’un seul coup, me coupai le souffle. Confier un tel investissement à une coque de bois ? Me fier au vent, aux vagues ? Croire que l’enseignement des frères bretons, décennie après décennie, perdurait dans la solidité des nouvelles goélettes ?
Le Veilleur, sentencieux lorsqu’il s’agit de décrypter l’humeur de la mer, me rassurait :
« Ce soir, Madame, il sera là. »
La moindre voile blanche, à l’horizon, nous jetait sur les jumelles. Et finalement, l’un d’eux dit :
« C’est notre boutre » en pointant du doigt vers l’horizon.
Ntsika, le nôtre, à nous tous, ensemble. Comment l’avaient-ils reconnu ?

Douze batteries de 50 kg chacune. 1 m de haut, corps transparent laissant voir les entrailles.
16 panneaux solaires. Un mètre de large, un mètre vingt de long. Bleutés côté fragile, blanc tableau de l’autre. « Tu ne vas tout de même pas prendre cela avec tes mains sales ! » dit le Sympathique chauffeur à l’Homme de main. Et l’Homme de main, perplexe, de demander de l’eau au Capitaine de boutre pour se laver les mains, s’essuyant aux pans de sa chemise, dans l’hilarité générale.
Rouleaux de fil noir. De fil blanc.
Cartons anonymes, au contenu illisible.
Caisses en bois, encore, plus petites.
Et j’avais renoncé au frigidaire et au congélateur.
Cela trônait sur le quai, à côté de piles de cageots de bières, de sacs de riz, de cartons de biscuits…
En bordure de quai, un boutre de 50 tonnes qui avait dû manquer une saison de carénage et où un jeune homme simplet mais tout en muscles transbahutait de la cale à la proue des sacs de farine, avec des ahanements théâtraux.
De l’autre côté, le « nôtre ».
Tout cela flottait, sur une marée montante.
Cela se fit. Heure après heure. Manœuvre après manœuvre. Rires après rires. Sueurs après sueurs.
Porter la batterie à l’épaule, descendre du quai sur le premier boutre, d’un pas pesant, assurer l’équilibre, traverser le premier pont, enjamber le bastingage, passer sur le deuxième pont, assurer l’équilibre, décharger la batterie au bord du trou de cale, la glisser à l’homme de charge, tout en bas…
Régulièrement, j’allais jeter un œil dans la « fosse ». Oui, les cageots de bière en avant. Oui, caler avec des cartons. Non, ne pas superposer les plaques. Oui, les mettre verticales, bien serrées l’une contre l’autre, dépassant de la cale. Oui, garder au coin les protections en carton prévues par le fournisseur. Oui, occuper le mince espace restant avec d’autres caisses de bière. Non, ce n’était pas fini et on ne verrait pas plus tard. C’était Maintenant.
D’autres badauds étaient revenus. Non plus des pseudo dockers mais de vrais curieux, des passagers en attente de départ pour Morombe ou Tuléar, des marins, des propriétaires de boutres.
L’Aide de Belo pérorait : et tant de watts, et tant de puissance, et cela coûte tant, et ici cela se vendrait tant.
Je crispai les mâchoires : « Je vous paye pour bavarder ou pour travailler ? »
Et j’ajoutai, pour la galerie et pour stopper là toute velléité de rapine :
« Il ne peut rien y connaître. Ce matériel est hautement spécifique. Conçu spécialement pour nous. Ne pouvant fonctionner que pour nous. Totalement incompatible avec les systèmes existants malgaches. »
Bluff. Poudre aux yeux. Mais je n’avais pas l’intention de passer la nuit sur le boutre.
Finalement, comme toujours, cela se fit. Bientôt, il n’y eut plus sur le quai que la poussière des sacs de riz. Le Sympathique chauffeur avait repris la route de ses cargaisons habituelles. Ne restaient que ceux qui attendaient leur paye. Je fus généreuse, à la mesure de mon soulagement. Restait la négociation avec le Capitaine, même si elle était déjà bordée par les tarifs que je pratiquais d’ordinaire.
Un homme, à la peau sombre et au physique plus africain que malgache, moulinait des instructions avec les bras. Épuisée, j’avais moins de patience.
« Et vous êtes qui, vous ? »
« C’est à moi, le boutre. »
Azafady. Mine contrite. Il fallait se concentrer sur la négociation, pour laquelle il m’emmena à l’écart, avec le Capitaine, avec des gloussements de conspirateur.
J’énonçai le prix habituel, le volume supposé, vaguement certifié par les indications de notre expéditeur.
Il inclina la tête, sourit, fit la bouche en cœur. Africain, pas malgache. Métis comorien sans doute.
Cela se fit. Ponctué de « Inch Allah », de rires, de minauderies, de haussements d’épaule, d’airs offusqués…
« J’ajoute au prix convenu un petit cadeau pour le chargement normalement compris dans le transport, mais difficile je l’admets »
« Ça, c’est bien, ma sœur. Tu verras, tout ira bien, Inch Allah. Demain, Inch Allah, tu auras ton matériel là-bas, chez toi. »
« D’accord. Débarqué sur le terrain, c’est bien compris ? »
« Oui, c’est bien compris. Mais ajoute un petit cadeau. »
« Il est déjà inclus dans le prix… »
« Oui, c’est vrai. Mais un petit cadeau, ça, ce n’est pas le prix ».
Cela se fit.
Quand j’arrivais dans le petit resto qui est notre cantine de Morondava, je me sentais portée. Par toute cette fatigue, cette humanité, et l’allégresse de voir cette première étape accomplie. Au bar, où les Blancs sexua ou septuagénaires racontaient généralement et soir après soir, leurs bonnes aventures, leurs prouesses passées et leurs innombrables projets, il n’y avait qu’un seul habitué, d’ordinaire peu causant qui ce soir-là développait les traditionnelles litanies des « Ils », les désespoirs rances d’expats, les lamento des floués des fantasmes paradisiaques à notre ami le Patron qui de derrière le comptoir hochait la tête, mi-figue mi-raisin.
Et sans me laisser démonter par leurs airs médusés, je leur expliquai avec la verve qu’une bonne bière fraiche fait lever d’une grande fatigue qu’il nous fallait savoir jouer, entrer dans ce jeu de rôles où nous n’étions souvent que d’épais Géronte face à des Sganarelle facétieux, prendre nos adversaires culturels sur leur propre terrain, les étonner, les séduire et finalement les mettre de notre côté.
Peut-être ne les ai-je qu’à moitié convaincus, mais pour ma part, je savais la première manche remportée.
Restaient les aléas de la mer, la résistance du navire, la bonne volonté des marées.
Ensuite, viendrait le déchargement à Belo, l’installation au site d’Entremer.
Pour cela, il me fallait maîtriser mes angoisses encore 24 h. Inch Allah.

« Madame, il va falloir dépoter », me dit le Sympathique transporteur en descendant de sa cabine, avec son sourire habituel, un rien en coin, comme s’il me racontait une bonne histoire.
Il faut dire que des histoires nous concernant, il en avait déjà quelques-unes à raconter, comme celle du chargement de notre voiture entière dans son camion, à Miandrivazo, chez son oncle à moitié grec qui se rappelait encore le temps des colonies. Ou notre déménagement de Tana, où il avait fallu embarquer (et débarquer sur le même port) l’armoire normande, le grand miroir de la grand-mère, nos 146 cartons de livres et nos 54 cartons de vaisselle…
Mais pour ce qui était de ce fameux dimanche, je compris vite sa flegmatique assurance : les 31 colis étaient en réalité rassemblés dans cinq caisses, vraiment très grosses caisses, dont l’une se clamait, noir sur contreplaqué, lourde de 587 kilos. Me vint une pensée chaleureuse pour le responsable d’entrepôt de Tananarive qui avait dû, certainement, grimper dans les caisses pour s’assurer du contenu des dits cartons. J’ajoutai mentalement dans ma liste de « tâches » de lui apporter du miel de Marofitra.
Pourtant, elles ne paraissaient pas si volumineuses que cela, ces caisses, dans le grand espace intérieur du camion. Mais elles avaient la hauteur d’un homme et la largeur d’une porte. Et même si le camion était doté d’une plateforme de déchargement, elles n’étaient pas parvenues jusque là sans l’aide d’un transpalette.
Dehors, des badauds dépenaillés dont les trognes évoquaient davantage l’atmosphère d’une gargote à la tombée du jour qu’un syndicat de dockers, attendaient leur heure, goguenards. Leurs yeux s’écarquillaient de la rondelette somme qu’ils comptaient bien tirer de l’affaire. Deux d’entre eux étaient déjà dans le camion et feignaient de s’arcbouter aux caisses.
C’était Scène de foule, acte II scène III.
En premier lieu, calmer ce petit monde, se débarrasser des intrus. Ensuite, il serait temps d’envisager l’ouverture des caisses d’Ali Baba.
Je fis mettre sur le rang le copilote du Sympathique chauffeur.
Puis notre Homme de main, Hercule tout en muscles et en roublardises qui assurait la sécurité de notre pied-à-terre de Morondava.
Lui me désigna le Capitaine du boutre dont l’équipage, dans la tradition, devait assurer le chargement. Celui-ci fit un pas en avant, les yeux baissés. Lui non plus n’avait pas oublié notre petit litige à propos de gony non utilisés et non rendus. Mais j’étais depuis assez longtemps au pays pour savoir faire semblant de ne pas m’en rappeler tout en laissant entendre que je n’avais rien oublié. Il se porta lui aussi volontaire, avec son co-équipier. L’Homme de main pouvait-il désigner parmi les vrais/faux dockers un autre candidat ? Déjà, un petit malingre au poil grisonnant avait escaladé la plateforme.
« Nous faut-il donc choisir le plus ancien et le plus maigre ? » dis-je, à la cantonade.
Il y eut des sourires sur les visages des badauds.
« Mais vous êtes qui, en fait ? » interrogeai-je le vieux petit homme, habillé de guenilles.
« Docker, moi. Docker du port », répondit-il, crânement.
« Docker du port ? Parfait. Comme vous êtes déjà payé par l’administration portuaire, je considère que vous travaillerez pour moi gratuitement ».
Rires francs du côté des badauds. Air hébété du petit homme qui, après une seconde de réflexion, descendit du camion aussi vite qu’il y était monté.
Apercevant un homme de Belo que je connaissais, je le fis rejoindre la petite équipe rassemblée autour de la première caisse.
« Et maintenant, on dégage ».
Mines incrédules. Immobilités statuaires.
« On dégage. Circulez. L’équipe est au complet. Je ne veux voir personne à moins de 50 mètre du camion. Et j’ai beaucoup de patience. »
Le Sympathique chauffeur s’esclaffait en silence. Lui aussi semblait avoir beaucoup de patience.
Cela prit une minute ou deux. Un premier s’éloigna. Puis un second. Finalement, l’attroupement se délita, un par un, d’un pas nonchalant, comme à la promenade.
Nous pouvions enfin dépoter.

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